vendredi, décembre 3, 2021
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Hommage au lieutenant Etienne Zongo, l’homme de confiance de Thomas Sankara

Etienne Zongo, l’aide de camp de Thomas Sankara.
Le lieutenant Zongo avait veillé à la sécurité du chef d’Etat burkinabè, dont il était devenu un proche. Il avait tenté de convaincre Sankara qu’il fallait prévenir le coup d’Etat qui était en préparation, ourdi par son compagnon Blaise Compaoré. En vain.
Thomas Sankara l’avait remarqué dans un avion les menant au Niger au sein d’une délégation du CNR. Il l’avait remarqué pour ses qualités relationnelles, la facilité avec laquelle il parlait aux gens, sa bonne humeur, sa gentillesse.
Etienne Zongo, c’est lui que l’on voit très souvent dans les photos ou les films, bien droit, juste derrière Thomas Sankara, légèrement décalé, regardant toujours tout autour, veillant sur sa sécurité.
En tant qu’aide de camp, c’est lui qui réglait tous les détails de la vie de Thomas Sankara, lui évitant de se perdre dans des petits problèmes matériels notamment. C’est lui aussi qui s’occupait des rendez-vous, organisait son quotidien, son emploi du temps. Il connaissait évidemment beaucoup de choses sur les rapports entre les dirigeants de la Révolution mais aussi avec les autres chefs d’Etat.
On comprendra que Thomas Sankara lui vouait une confiance totale et qu’Etienne Zongo était un de ses confidents les plus intimes. A l’approche du 15 octobre, voyant l’assassinat venir, il avait tenté d’en savoir plus et de mettre Thomas Sankara sur ses gardes, de le protéger en rassemblant des informations notamment.
Thomas Sankara lui avait interdit de tenter quoique ce soit contre Blaise Compaoré, comme il l’avait interdit à tous ceux qui venaient le prévenir du complot qui se tramait.
Je l’ai rencontré plusieurs fois depuis. Etienne Zongo s’en est toujours voulu d’avoir cédé, alors qu’il aurait pu se charger de neutraliser Blaise Compaoré. Une mauvaise conscience le travaillait, de n’avoir rien tenté. Lorsqu’il évoquait ce moment, une profonde tristesse, douloureuse, l’envahissait. Il aurait mieux valu se charger de Blaise Compaoré, et subir la colère de Thomas Sankara, que de le laisser se faire assassiner. Il serait encore vivant, peut-être, pensait-il, pour le bien être des burkinabè et des africains.
Il a pu quitter le lieu de détention où il a été placé par les putschistes et où il a passé vingt et un mois, grâce à l’intervention du Ghana. L’ambassadeur de ce pays au Burkina, Keli Nordor est intervenu auprès de Compaoré pour exiger sa libération et il a pu le ramener à Accra. C’est dans ce pays voisin où il s’est d’abord installé, comme beaucoup d’autres réfugiés. Jerry Rawlings étant au pouvoir, il a pu obtenir un passeport et devenir pilote de la compagnie Ghana Airways. Mais sa vie est devenue plus difficile lorsque ce dernier a quitté le pouvoir en 2000. Quelques temps après, il perd son travail.
Il chercha alors à se lancer dans des affaires au Ghana mais aussi au Congo. Mais était-il fait pour ce milieu ? Sa vie est devenue encore plus compliquée. Certes, il semblait s’en sortir mais paraissait très préoccupé, ça ne décollait pas. Pourtant, après chaque échec, il se relevait et relançait autre chose.
Nous nous sommes vus régulièrement pendant un moment à Paris. J’ai eu de sa part beaucoup d’informations qui ont alimenté la deuxième édition de la biographie de Thomas Sankara que j’ai publiée en 2007.
J’ai entièrement retranscrit les interviews que nous avons faites. A l’époque il était impossible de donner les noms de ceux qui m’ont renseigné. De nombreux autres, craignant sans doute pour leur sécurité, ont refusé de me rencontrer. Lui, il a accepté, courageusement, par fidélité pour Thomas Sankara, mais aussi parce qu’il considérait comme un devoir de restituer ce qu’il savait pour la postérité. . Je pense que je vais les publier ; la situation a changé au Burkina et ses interviews, contiennent de nombreux détails qui doivent être connus.
Je dois aujourd’hui encore le remercier pour tout le temps qu’il m’a alors consacré. Tous les Burkinabè patriotes doivent le remercier. Il est donc de ceux qui ont permis que l’histoire de Thomas Sankara ne tombe pas dans l’oubli. Nous lui devons beaucoup.
Ses affaires devenant difficiles, il ne venait plus très souvent à Paris, ces dernières années, ou ne me prévenait pas. Il connaissait mon aversion pour le monde des affaires et ne souhaitait pas que je le mette encore en contact avec des journalistes.
Nous nous sommes revus longuement, il y quelques mois, pour la dernière fois. Ses affaires ne prospéraient toujours pas, mais il envisageait de rentrer, recherchant des partenaires éventuels, des idées d’entreprise. Déçu des partis qui se réclamaient du sankarisme, il envisageait de rentrer en politique.
Après la mort de mon ami, de mon grand frère André Nyamba, il y a quelques mois, cette nouvelle vient encore me remplir de douleur. Parce que c’était quelqu’un auquel on s’attachait, pour sa sensibilité et sa chaleur humaine, mais aussi parce que sa disparition nous replonge dans cet immense drame que fut l’assassinat de Thomas Sankara.
Il a vécu l’insurrection et la fuite de Blaise Compaoré, en éprouvant une grande joie et une certaine sérénité, mais cette mort brutale l’a empêché de rentrer durablement chez lui, reprendre tranquillement sa vie dans son pays, sa patrie à laquelle il s’est tant consacré durant la révolution, le Burkina.
Sa santé ne semblait pas fragile, même s’il avait les yeux bien cernés, signes de fatigue, quand on y pense aujourd’hui. Il avait plein de projets, montrait toujours de l’énergie pour affronter tous les problèmes qui l’assaillaient, n’avait pas perdu sa bonne humeur, sa gentillesse.
Il mérite un grand hommage dans son pays. Il est resté debout, digne, fidèle à son passé, courageux, refusant de céder aux sirènes du régime Compaoré qui a tenté maintes fois de l’acheter et de le faire revenir. Il n’a jamais cédé aux compromissions.
Il a beaucoup contribué à ce que Thomas Sankara puisse travailler dans les meilleures conditions possibles ; il est sans doute celui qui en a fait le plus, non seulement en réglant sa vie au mieux mais aussi en échangeant avec lui, lorsque celui-ci avait des doutes et ressentait le besoin de confronter ses idées, se confier à quelqu’un de confiance.
Les circonstances de sa mort doivent rapidement être élucidées. Il était en contact avec le juge chargé de l’enquête sur l’assassinat. Il avait, semble-t-il, commencé à livrer ce qu’il savait. Une autopsie a été réalisée à l’hôpital militaire d’Accra qui a conclu à l’existence d’un cancer des poumons. Mais davantage de précisions sont nécessaires pour écarter tout soupçon. Car son décès soudain a surpris tous se proches.
Repose en paix, Etienne Zongo. Tu as tant contribué à la Révolution !
Rendons-lui un hommage à la hauteur de son immense contribution pour le pays.
Bruno Jaffré est l’auteur de : La biographie de Thomas Sankara, La patrie ou la mort et Les années Sankara, de la révolution à la rectification, Editions l’Harmattan.
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